Accueil Actualités La cheffe des droits de l’homme de l’ONU s’inquiète de la situation...

La cheffe des droits de l’homme de l’ONU s’inquiète de la situation au Mali et en Côte d’Ivoire

284
0

Scènes de la vie quotidienne dans un village de personnes déplacées dans la région de Mopti, dans le centre du Mali.
14 septembre 2020

A l’ouverture de la 45e session du Conseil des droits de l’homme, lundi à Genève, la cheffe des droits de l’homme de l’ONU, Michelle Bachelet, a appelé les différents acteurs politiques et le nouveau pouvoir au Mali à mettre les droits fondamentaux de tous les Maliens au centre des négociations actuelles sur la transition.

« Toutes les discussions en cours sur les arrangements politiques de transition devraient être centrées sur les droits fondamentaux de tous les Maliens, afin de garantir qu’ils travaillent à prévenir de nouveaux conflits », a déclaré Mme Bachelet, Haut-Commissaire de l’ONU aux droits de l’homme.

« Toutes les personnes détenues illégalement en relation avec les événements du 18 août devraient être libérées », a-t-elle ajouté, relevant qu’il est essentiel que les droits de l’homme soient respectés, y compris lors des opérations de sécurité, en particulier compte tenu de l’extrême fragilité de la situation sécuritaire.

En rapport avec les derniers développements socio-politiques, notamment l’avènement des militaires au pouvoir avec le Comité national pour le salut du peuple (CNSP), Mme Bachelet s’est également inquiétée de l’impact économique des sanctions récemment adoptées.

Lors d’un sommet par vidéoconférence le 20 août, la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) avait dénié toute légitimité aux militaires.  L’organisme sous-régional avait ainsi ordonné la fermeture des frontières de ses États membres avec le Mali, et stoppé tous les flux financiers et commerciaux.

Or, selon Mme Bachelet, de telles sanctions « dans un contexte où l’extrême pauvreté, les conflits et l’insécurité, et les risques climatiques tels que les inondations et les sécheresses créent de grandes difficultés et détériorent les conditions humanitaires ».

Par ailleurs, les services de Mme Bachelet continuent de renforcer leur présence sur le terrain dans la région du Sahel. Il s’agit de soutenir les forces militaires conjointes du G5 Sahel dans le développement et le renforcement de son contrôle et de sa responsabilité internes visant à prévenir les violations des droits de l’homme dans le contexte des opérations des forces conjointes.

« Les récentes allégations de violations des droits de l’homme par les forces armées au Burkina Faso, au Mali et au Niger soulignent la nécessité urgente d’une action décisive à cet égard », a fait valoir Mme Bachelet.

Vue aérienne du quartier du Plateau à Abidjan, en Côte d’Ivoire. Photo ONU/Basile Zoma

Durcissement des positions et hausse des discours de haine en Côte d’Ivoire

Toujours sur le continent africain, Mme Bachelet a attiré l’attention du Conseil des droits de l’homme « sur la répression croissante de l’espace démocratique et civique dans ce qui devient un environnement profondément détérioré pour les droits de l’homme » en Tanzanie.

À l’approche des élections du mois prochain, ses services reçoivent « de plus en plus de rapports faisant état d’arrestations et de détentions arbitraires d’acteurs de la société civile, de militants, de journalistes et de membres des partis d’opposition ».

La cheffe des droits de l’homme s’est également préoccupée de la situation en Côte d’Ivoire où le processus électoral a commencé dans « un climat politique tendu et sur fond de déclencheurs de violence préexistants liés à des questions de nationalité, de clivages régionaux et ethniques toxiques, d’inégalités économiques, de discrimination et d’impunité pour les crimes passés ».

Selon Mme Bachelet, ces fractures sociales risquent de s’aggraver avec l’intensification de la campagne politique et le durcissement des positions.

A cet égard, la Haut-Commissaire aux droits de l’homme a noté « une augmentation des discours de haine sur les médias sociaux ». Elle invite donc instamment les autorités à veiller à ce que les droits de l’homme de chacun soient pleinement protégés et respectés en cette période électorale importante.

Au Burundi, les mesures prises depuis juillet pour arrêter et poursuivre les membres de l’aile jeunesse du parti au pouvoir, les officiers supérieurs de police et les administrateurs locaux qui auraient commis des extorsions et d’autres crimes sont « encourageantes ».

Cependant, depuis les élections de mai, des informations continuent de rapporter « des arrestations et des détentions pour des motifs politiques, ainsi que l’incendie de maisons de membres du parti d’opposition ». « J’encourage fermement les autorités à faire respecter les droits de l’homme », a fait remarquer Mme Bachelet, relevant que « ce sont là les moyens les plus efficaces de prévenir les conflits ».

© UNOCHA
Une vue de la zone portuaire dévastée par l’explosion qui a eu lieu le 4 août à Beyrouth, au Liban.

La cheffe des droits de l’homme plaide pour des réformes au Liban

S’agissant de la situation au Moyen-Orient, la cheffe des droits de l’homme s’est inquiétée de la situation au Liban où des crises politiques, socio-économiques et financières aggravées ont constamment pesé sur la population. Des rapports indiquent que plus de la moitié de la population libanaise vit désormais dans la pauvreté. Il s’agit presque du double du taux de l’année dernière.

Dans ce contexte, l’explosion du port de Beyrouth le mois dernier a créé « une destruction supplémentaire, dévastant la vie, les moyens de subsistance et l’espoir des gens ».

Pour la Haut-Commissaire, il est donc « essentiel de rendre compte de cette tragédie, en menant une enquête impartiale, indépendante, approfondie et transparente sur l’explosion ». « Les acteurs politiques doivent convenir et mettre en œuvre des réformes », a-t-elle ajouté. Il s’agit, selon Mme Bachelet, « d’empêcher une nouvelle érosion des droits, afin de répondre de manière significative aux doléances de la population et aux lacunes sous-jacentes du pays en matière de droits de l’homme ».

En Syrie voisine, la population continue d’être confrontée à des crises multiples et globales. La pandémie a mis en évidence la dévastation d’un système de santé meurtri par les bombardements délibérés et les autres effets du conflit, et mal équipé pour répondre aux besoins les plus élémentaires. « Il faut mettre un terme à cette inhumanité et à ce conflit », a estimé la Haut-Commissaire.

Dans le territoire palestinien occupé, l’escalade de la tragédie à Gaza est particulièrement préoccupante. Le blocus maritime et terrestre qu’Israël impose depuis 13 ans a entraîné l’arrêt complet des principales activités économiques et commerciales de Gaza.

« Avec la forte augmentation des cas de Covid-19 à Gaza, le secteur de la santé est maintenant confronté à un effondrement total, à moins que certains aspects du blocus ne soient levés », a affirmé Mme Bachelet.

Le sort des Ouïgours et la situation à Hong Kong

Concernant la situation des droits de l’homme en Chine, la Haut-Commissaire s’est une nouvelle fois inquiétée du sort des Ouïgours. Ses services continuent « de dialoguer avec le gouvernement chinois sur la situation dans la région autonome ouïghoure du Xinjiang et sur l’impact de ses politiques sur les droits de l’homme ». « À la suite d’une invitation du gouvernement chinois, j’ai discuté avec les autorités des conditions d’une éventuelle visite au Xinjiang lorsque les conditions seront favorables », a déclaré Mme Bachelet.

De plus, le Haut-Commissariat, continue de suivre l’évolution de la situation dans la région administrative spéciale de Hong Kong, en particulier l’impact de la loi sur la sécurité nationale. « Depuis son entrée en vigueur en juillet, au moins 24 personnes ont été inculpées en vertu de cette loi », a affirmé Mme Bachelet.

Or selon la Haut-Commissaire, les autorités de Hong Kong ont toujours déclaré que la loi n’avait pas pour but de nuire à l’exercice pacifique des droits de l’homme par les résidents de Hong Kong. En conséquence, elle encourage les autorités de Hong Kong à prendre des mesures pour revoir la loi en réponse à toute conséquence négative qu’elle pourrait avoir sur la jouissance des droits de l’homme.

Unsplash/Tito Texidor
Des policiers à une manifestation Black Lives Matter à Portland, Oregon (Etats-Unis).

Reddition des comptes pour les violences policières contre les Noirs aux Etats-Unis

Aux États-Unis, c’est l’absence de reddition de comptes pour de nombreux assassinats antérieurs de noirs qui souligne la gravité de cette crise dénoncée par le mouvement « Black lives matter » (La vie des Noirs compte).

Selon Mme Bachelet, la mort de Jacob Blake le mois dernier dans le Wisconsin, causée par un officier de police, et les détails qui sont apparus concernant la mort de Daniel Prude à Rochester, dans l’État de New York, rappellent une fois de plus la nécessité d’une action urgente. Elle prône également une action « profonde pour combattre le racisme systémique et la discrimination raciale dans la police et dans la société ».

De nombreux engagements de réforme ont été pris par les villes et la police après l’assassinat de George Floyd en mai – y compris par les forces de l’ordre à Kenosha. « Ces paroles doivent s’accompagner de changements réels pour créer un environnement dans lequel les Afro-Américains se sentent protégés par les forces de l’ordre et l’État », a-t-elle fait remarquer.

Toujours dans les Amériques, les services de Mme Bachelet ont constaté « une participation accrue des militaires aux affaires publiques et à l’application de la loi au Brésil – ainsi qu’au Mexique, au Salvador et ailleurs ». Bien qu’elle reconnaisse « le contexte sécuritaire difficile », la cheffe des droits de l’homme estime que « toute utilisation des forces armées dans la sécurité publique devrait être strictement exceptionnelle et faire l’objet d’une surveillance efficace ».

De plus, le grave impact socio-économique de la pandémie de Covid-19 dans les Amériques devrait alerter tous les acteurs sur l’urgence de s’attaquer aux profondes inégalités de développement de la région. « Associée à des systèmes démocratiques souvent fragiles, elle peut également constituer un avertissement de risques potentiellement élevés de troubles sociaux », a-t-elle alerté.

Plus largement, la Haut-Commissaire soutient que la seule façon de construire une reprise durable dans le monde sera de s’attaquer aux causes profondes des inégalités, de l’exclusion et de la discrimination. Il sera également crucial de renforcer la démocratie et de sauvegarder les droits de l’homme en réponse à l’augmentation des niveaux de violence dans la région.

Avec la pandémie de Covid-19, une crise sanitaire rapide et mondiale est entrée en collision avec de nombreuses crises politiques et socio-économiques plus lentes et plus profondes dans le monde entier. « Et ces multiples fractures sous-jacentes, qui nous ont rendus plus vulnérables à ce virus, et qui créent des points d’entrée pour ses méfaits, résultent principalement de processus politiques qui excluent la voix des gens, et de lacunes dans la protection des droits de l’homme », a affirmé l’ancienne Présidente chilienne.

Mais face aux nombreuses crises auxquelles l’humanité a été confrontée, Mme Bachelet reste tout de même convaincue qu’ensemble, le monde peut relever les défis actuels – et que nos sociétés peuvent en sortir plus aptes à prévenir l’injustice